Quand les flammes se sont éteintes après les incendies répétés dans sa localité de Kolofata, elles ont laissé derrière elles des familles brisées, des maisons réduites en cendres. Des femmes se sont retrouvées avec pour seul bien l’habit qu’elles portaient. Plus de vêtements de rechange. Plus d’intimité. Parfois même plus de quoi préserver leur dignité. Bintou U-Reporter de Kolofata engagée et profondément attachée à sa communauté a très vite compris l’ampleur de la détresse. Elle n’a pas supporté de rester spectatrice. Elle a choisi d’être utile. D’être présente. D’être une réponse.
À 23 ans, Bintou n’a rien d’une héroïne de fiction. Elle
est de celles que l’on croise dans la rue, discrète. Pourtant, depuis
l’incendie qui a ravagé plus d’une fois en seulement un mois les camps des
déplacés à Kolofata, son nom circule.
Nous avons parcouru le site de Tribune, l’un des sites
récemment touchés, en sa compagnie. À peine arrivée, un murmure s’élève, puis
devient un refrain.
« Bintou… Bintou… Bintou… » Son nom circule de bouche en bouche. Intrigués,
nous lui demandons comment elle peut être si connue ici, alors que Tribune
n’est même pas son quartier d’origine. Elle sourit, presque gênée.
« Quand tout a brûlé, explique-t-elle, j’ai commencé à aller
presque tous les jours sur les différents sites. À force d’être là, les gens ne
me voient plus comme une étrangère. »
Après les incendies, « Des femmes se sont retrouvées avec
l’unique habit qu’elles portaient. Certaines n’osaient même plus sortir. Je me
suis dit, on ne peut pas parler de dignité si une femme n’a même pas de quoi se
changer. » A-t-elle déclaré
Alors Bintou agit. Elle va de maison en maison, frappe
aux portes, explique la situation, mobilise les femmes de la communauté hôte.
Elle collecte des habits, pièce après pièce, avec patience et respect. Puis
elle les trie, les transporte, les remet aux plus vulnérables. Chaque vêtement
distribué est une satisfaction pour elle, un geste de considération, une façon
de dire « vous comptez ».
Aïssatou, rencontrée sur le site, les yeux brillants
d’émotion en regardant Bintou, nous répond : « Le jour où Bintou m’a donné des
habits, j’ai pleuré. Je me disais dans mon cœur : “Comment elle a compris mon
besoin.” Elle a parfaitement su ce dont j’avais besoin à l’instant .»
Un autre sinistré confie : « Elle ne vient pas pour prendre des photos et partir. Elle reste. Elle revient. Même quand il fait chaud, même quand c’est difficile. On sait qu’on peut compter sur Bintou, elle est toujours présente. »
Chaque jour, Bintou partage son temps entre les sites de déplacés. Elle écoute, elle console, elle observe ce que d’autres ne voient pas. Et très vite, elle comprend et répond. Sur le site, elle circule. À peine avons-nous fait quelques pas qu’une voix l’interpelle encore : « Bintou ! Je ne t’ai pas vue aujourd’hui, tu nous as manqué ! »
Un père de famille, occupé à reconstruire ce qui sera
bientôt sa maison, l’appelle avec affection. Bintou s’arrête net. Elle le salue
chaleureusement, s’excuse d’avoir été sur un autre site le matin même. Puis,
presque instinctivement, elle arrange son voile et l’aide à soulever des tiges
du mil. « Tenez ça, Papa. Petit à petit vous aurez votre toit. »
Avec Bintou, il ne faut surtout pas être pressé. Le
trajet n’est jamais tracé d’avance. Elle avance à gauche, bascule à droite,
recule de quelques pas. Non pas par hésitation, mais parce qu’à chaque coin
quelqu’un l’appelle. Une femme veut lui parler discrètement. Un enfant veut
jouer. Une grand-mère souhaite simplement raconter sa nuit difficile.
« Parfois, dit-elle, les gens n’ont pas seulement besoin
d’aide matérielle. Ils ont besoin qu’on les écoute. Quand quelqu’un a tout
perdu, il a surtout besoin de sentir qu’il compte encore. », Et la présence de
Bintou apporte une solution. On marche lentement avec elle. Mais chaque arrêt
est une réponse.
Ce qui rend Bintou exceptionnelle, ce n’est pas seulement
ce qu’elle fait. C’est la manière dont elle le fait. Avec douceur et discrétion.
Avec ténacité. Avec cette énergie tranquille qui rassure. En tant que
U-Reporter, elle relaye des messages, elle transforme l’empathie en action
concrète.
Son humanisme est contagieux. Autour d’elle, d’autres
commencent à donner, à s’impliquer, à tendre la main. Elle prouve qu’on n’a pas
besoin d’attendre d’être puissant pour agir. Il suffit d’avoir le courage de
commencer. « Je fais juste ma part. Si chacun fait un peu, personne ne restera
seul. » A-t-elle insisté.
Bintou est de ces milliers des U Reporters au Cameroun
qui refusent l’indifférence. Ceux des jeunes qui, face aux désespoirs, choisissent de
reconstruire. Des jeunes qui rappellent que même dans les moments les plus
sombres, une seule personne déterminée peut rallumer la lumière.
Dans une localité marquée par la vulnérabilité, Bintou
est devenue un repère. Une présence. Une main tendue constante. Celle qui
comprend que l’humanitaire ne se résume pas à donner, mais à marcher aux côtés
des vulnérables. Lentement, peut-être. Mais sûrement.